Variations….

Variations sur un t’aime

36 (et des poussières) façons d’écrire l’histoire

 

 

  1. Dans la vie, chabada, badabada

C’est un homme, c’est une femme

Ils se rencontrent, ils baisent

Clap the end !

2. Dans le film « prends moi que je te suce », « Il » Siffredi et « Elle » Lollobrigida interprètent chacun à leur manière la rencontre entre un homme et une femme. Corps d’Apollon, maîtresse du SM. Elle lui apprend les fondements du sexe, il lui enseigne le Kamasutra. Ils finissent dans un bain de sperme sponsorisé par « Latte di italia ».

3. C’est Il « Clyde » et Elle « Bonnie ». Ils font une sale rencontre dans un saloon. Du 10 contre 1, mal barré. Pourtant, rien ne les effraie, ci ce n’est l’évaporation de l’alcool, si ce n’est le cul vide de la bouteille…

4. Le placard est ouvert, « Ciel tu es marié ! Oh moi aussi !

Mais tu baises ! A couvert merci ! »

Il referme la porte du placard, elle a disparu.

  1. Dans le cimetière de l’est surgit un loup garou affamé. Il croise une zombie dont la mâchoire pendouille avec grâce. Il lui arrache un bras, elle lui mord un bout de queue. Ils finissent dans la troisième rangée sous le pot de fleurs.
  2. Il avait procréé trois fois pour gaver le monde de bambins, elle avait procréé trois fois pour toucher les allocations. La rencontre eut lieu dans un lit du périph’ extérieur. Ils mirent une capote.
  3. Il aimait tirer les ficelles, elle aimer forcer les personnes à accomplir des actes contre leur volonté. Leur cruauté fut légendaire, même s’ils ne se croisèrent qu’une seule fois.
  4. Il apparaissait en flou sur les photos. Jamais net, difficile à cerner. Elle, elle avait les yeux rouges et les paumes des mains brûlées, un mauvais étalonnage des couleurs. Après le bain révélateur, il s’avéra qu’on ne les développerait qu’une seule fois pour les exposer plus tard sur le buffet de famille.
  5. Elle descendit de son destrier, il rajusta ses jupons. Elle congédia son palefrenier, il se recoiffa avant de se recoucher. Elle ouvrit la porte d’un geste brutal, il posa sa tête sur le coussin et ferma les yeux. Elle le prit comme à la guerre, il se laissa faire en souriant.
  6. Il avait plu des bouteilles, la pleine lune avait embrouillé les esprits

La communauté en était réduite à sa quintessence.

Ils tentèrent de ne pas céder. C’était comme s’empêcher de respirer. Le vin se tarit.

  1. Elle couchait pour une promotion. Il se laissa sucer pour profiter de sa position. Elle espérait pouvoir vendre quelques uns de ses services, il aspirait à bien profiter de la situation. Ce fut bref, mais commercial.
  2. Il se perdait dans un dédale d’explications. Elle tenta de lui indiquer la bonne direction. Mais n’ayant aucun sens de l’orientation, ils se perdirent l’un l’autre. On raconte qu’on les retrouva crevés sur le bord du chemin.
  3. Chez les Vénusiens, il était connu pour avoir une troisième queue. Elle alluma sa fusée à réacteurs, traversa trois trous noirs et finit par atteindre sa lune. Les astéroïdes en frémissent encore.
  4. Sur le plan 3H –Y, le planche A doit être associée au plan B. Prenez les vis adéquates. Dans l’étape 3 et 4, tournez à deux reprises et maintenez les bords de la planche A bien serrés. Utiliser un marteau si nécessaire et protégez-vous. Quand vous aurez fixé les deux planches, n’oubliez pas de vous assurer de la solidité de l’ensemble.
  5. Quand ils se lancèrent dans le défi de remporter le concours de la baise la plus longue, ils avaient mis toutes les chances de leur côté. Un coiffeur, un décolleté, des regards appuyés, du vin. Ils ne réalisèrent que tardivement dans la soirée que le record avait été déjà battu par un couple tchèque, éleveurs de poulets à crête blanche. Ils tentèrent donc le record inverse et faillirent l’emporter.
  6. Elle avait fait une promesse électorale. Elle avait vendu ses fesses intellectuelles et son cerveau en forme de cul. Il avait voté. Désormais, elle redoutait un taux d’abstention record aux prochaines élections. Les fraudes électorales ne marchent qu’une fois en général.
  7. C’était un chat qui traînait dans le quartier. A chaque fois que quelqu’un tentait de s’en approcher, il faisait le dos rond, il se collait aux mollets des inconnus, redressait la tête en attendant des caresses. Quand il lui servit du « whiskas », le chat observa étonné ce maître qui lui proposait un repas haut de gamme plutôt qu’un coup de pied ou un morceau de pain dur. Comprenant soudain que l’occasion ne se représenterait pas de si tôt, la portion fut dévorée en quelques secondes. Après avoir léché le fond de la conserve en aluminium, le chat poussa un feulement agressif et mordit la main qui l’avait nourri. Puis il détala chez le voisin dans l’espoir d’un autre miracle de ce genre.
  8. Il avait des femmes à ne plus savoir qu’en faire, elle rencontrait les hommes comme on visite des appartements lorsqu’on a trop d’argent. Dans ce paysage encombré à l’excès de mannequins hommes/ femmes, ils se perdirent de vue.
  9. Il réagissait à ce qui était bon mais comme tout gourmet, il connaissait les effets secondaires. « Très peu pour moi », répondit-il à l’offre de gros qui lui était proposée. L’offre expira en fin de journée.
  10. Un regard suffit à exprimer qu’ils se plaisaient. Un deuxième qu’ils auraient envie de baiser. La verbalisation était inutile. Le troisième risquait cependant d’être fatal.
  11. Après l’avoir rencontré, éblouie par ses promesses, elle choisit de se retirer dans les ordres.
  12. Il lui avait dit trois fois le mot « plaisir » dans la conversation. Ils suffisaient à qualifier, dans un langage très poli, le déroulement de leur entrevue professionnelle. Elle prit ça pour une invitation à coucher avec lui. Erreur de traduction ?
  13. Il venait d’une planète étrange où les plateaux occupent une place importante. Elle venait d’un monde où les pages pèsent sur l’esprit. Ils se croisèrent lors d’une soirée improbable. L’histoire ne dit pas s’il y eut du public et plus d’une représentation.
  14. Il avait de grandes savates et un nœud papillon démesurément grand, elle portait une perruque et un nez rouge à arrosoir. Dans un cirque, ils se croisèrent, échangèrent quelques numéros. On les retrouva quelques années plus tard à animer les premières parties du show de Patrick Sébastien. C’était les derniers feux de la rampe.
  15. Il déboula sur la piste, c’était un danseur de tango réputé, il pliait les femmes en deux comme des livres de poche. Il colla sa joue contre la sienne, elle lui écrasa les pieds et ruina définitivement sa carrière.
  16. Il vendait de petites maisons avec trois chambres et jardin dans un quartier périphérique de la ville. Il lui proposa une petite visite rapide en fin de journée, espérant faire d’elle une nouvelle cliente. Elle s’enticha d’un appartement au huitième étage d’un immeuble de centre-ville.
  17. Elle emballait des chouquettes par douzaine et vendait des miches qui sentaient bon le sable chaud. Il caressa la surface craquelée du pain, goûta la mie et dit poliment « merci ».
  18. Leur rencontre n’était pas prévue, il lui demanda de lui réserver ses trente prochaines années. Elle ouvrit son agenda.
  19. « Il » Darwin estimait que selon le principe de la sélection des espèces, il avait réussi à s’adapter à son milieu et que l’âge aidant, cette mutation faisait de lui le fleuron de sa catégorie. Il ne comprit donc pas pourquoi on l’avait mis avec cette espèce de mastodonte préhistorique « Ellus » à grandes dents dans la cabine 32B de l’arche de Noé.
  20. Comme la bouteille était au frais, une bouteille de réserve, il était urgent de l’ouvrir. On entendit claquer le pschitt du bouchon, les bulles remontèrent en surface. Un champagne léger, ne laissant aucun arrière goût, garanti sans maux de tête. Juste l’ivresse de l’instant.
  21. Elle prit 7 somnifères, sombra dans la démence, fut internée pour 13 ans à mi-temps et subit 10 années d’art-thérapie avant de comprendre qu’en effet, cette soirée arrosée avait eu un effet néfaste sur sa vie. Il lui prescrit de s’abstenir ad vitam aeternam.
  22. Il lui tint à peu près ce langage : si votre ramage se rapporte à votre plumage, laissez-moi être ce soutien-gorge qui vous oppresse, je ferai de vous l’oiseau de ce bois. Ne se sentant plus de joie, elle lâcha sa proie.
  23. Il pénétra dans la forêt intérieure et inquiétante. La grotte qui l’avait enveloppée tout entier peu auparavant lui avait semblée bien plus rassurante. Ici tout était vaste et humide, comment tirer quelque chose de tout ça ? Tout le monde ne naît pas sylviculteur !
  24. 14° + 12° + 12 ° + 14 ° x nombre de verres au carré = débordement (donnée non chiffrée) x ∞
  25. Il aime les femmes. Elle aime les hommes. Il est un homme, elle est une femme. Tautologie mon cul !
  26. Il était une fois dans un pays lointain un ogre et une princesse. L’ogre avait de beaux seins, la princesse avait de la prestance. Cependant après le repas, l’ogre fut obligé de reconnaître que les princesses après deux heures du matin, c’est plutôt indigeste.
  27. Dans ce spectacle des Bouffes du Plaisir, vous verrez en exclusivité un duo unique en son genre. Un jeu de jambes à vous couper le souffle, des dialogues renversants, une présence scénique. Une grande première sans doute, la seule de ce genre de part le monde. Réservez vos places dès maintenant car tout partira très vite !
  28. Pour la cabane au fond du jardin, où nous ferons l’amour tous les vendredis soir en souvenir de cette soirée mémorable, j’ai pris les dimensions, c’est du 4 mètres sur 3.
  29. Ce qu’il avait aimé chez elle ? La tiédeur du coussin chauffant de sa voiture, la forme de la porte d’entrée de la maison, la collection de publicités accrochée au mur, les livres de Pierre Desproges en bonne et due place dans sa bibliothèque ainsi que la douceur de ses draps. Du coton égyptien, non ?
  30. Comme Ali baba, il cria « sésame » et elle s’ouvrit !

 

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Notes d’intentions sur Hypermarché

C’est rare que j’apporte des explications sur mon travail. Je ne suis pas sûre que ça intéresse grand monde. Et puis un texte doit se suffire à lui même.

Mais pour cet ensemble, je voulais apporter quelques précisions. Parce que je voulais indiquer au lecteur que ces quatre textes allaient vraiment ensemble, comme s’ils étaient attachés entre eux. Vous me direz que j’ai laissé des signes évidents : comme le titre identique. Non je ne vous prends pas pour des imbéciles, vous savez comment on est, quand on écrit, on a toujours besoin de barbouiller un peu plus pour expliquer ce qu’on a fait,  de peur que le dessin manque de clarté.

Cela faisait longtemps que je voulais travailler sur le thème des supermarchés / hypermarchés.  Sans doute à cause de ce qui me fascine dans ces univers : la profusion  matérielle, l’idée de séduction au travers des opérations commerciales, le lieu de travail et l’isolement qu’il produit,  la scénographie des espaces et leurs changements incessants qui imposent une cadence marquée.

Je pensais faire un texte plus long. Mais j’aurais eu l’impression de reproduire les Ripeurs.  Je voulais une approche différente. Zoomer sur des acteurs de ces lieux, montrer leurs connexions et en même temps leur isolement.

La Guerre d’Otto Dix
Triptyque d’Issenheim, Mathias Grünewald, 1512-1516

D’où cette idée de triptyque. C’est un tableau qui m’y a fait penser. Celui d’Otto Dix sur la Première guerre mondiale. Un triptyque, vous le savez déjà, c’est un tableau en 3 parties (qui s’accompagne souvent d’un soubassement). Ce type de tableau apparaît dans l’iconographie religieuse, souvent grâce à des commandes de mécènes que l’on retrouve parfois  visuellement sur les peintures. Ces tableaux représentent la plupart du temps des scènes de la vie d’un saint, de Jésus ou de la Vierge. Otto Dix dans son triptyque intitulé « La guerre », peint en 1929-1932, a utilisé cette forme pour faire ressortir de son récit le martyr des soldats et les horreurs de la Première guerre mondiale à laquelle il a participé.

J’ai imaginé ces textes sur ce modèle, quatre textes qui se raccordent au même univers. Les personnages appartiennent à la même scène et pourtant on les voit sur des parties différentes. Chacun a son vécu de l’hypermarché, marqué par une souffrance, un désaccord et un sentiment d’isolement. Le soubassement est constitué du dialogue entre le directeur et le fournisseur qui présente en quelques sortes les règles de ce monde, c’est le discours affiché pour justifier l’organisation de l’hypermarché et les mauvaises conditions de vie et de travail qu’il génère.

Je continue à penser, et c’est mon avis personnel (qui n’engage que moi),  que l’acte  de consommation est toxique. Toxique pour nos âmes. Car il nous oblige à acquiescer à des idées qui ne sont pas les nôtres et justifie une forme d’exploitation de l’homme par l’homme au travers du matériel, du bien de consommation.  Mais je ne vois pas trop comment se défaire et se passer de la consommation. C’est un monde dans un monde et elle génère par ailleurs du plaisir. L’activité humaine est toujours trop complexe à saisir pour qu’on puisse arriver à en donner un aperçu complet.  Nous avons formé ce monde ainsi et j’y participe de la même manière que les autres. Mais je n’ai jamais pensé qu’il y avait une fatalité à cela !

J’espère.. tout comme vous, je pense.

Pour lire les quatre textes :

Hypermarché 1 

Hypermarché 2

Hypermarché 3

Hypermarché 4 

 

Hypermarché 4

D : Directeur / F : Fournisseur

F: Vos bureaux sont magnifiques. Cette vue… c’est fascinant !

D : J’ai fait une demande particulière au moment de la construction. Cette baie vitrée n’était pas prévue au départ. Mon bureau aurait manqué de lumière. D’ici on peut voir l’hyper dans son intégralité et la partie ouest de la galerie.

F (sur le ton de la plaisanterie) : Avec un bureau pareil, je passerai mon temps posté devant cette fenêtre… à surveiller mes employés !

D (gêné, cherchant à couper court) : Asseyez-vous et venons en au fait. Nous avons tous deux fort à faire…

F (gêné et ayant l’air de s’excuser) : Désolé, ce serait idiot de rester là la journée à observer…et puis ils finiraient par vous remarquer. Vous auriez l’air de la statue du Commandeur…

D (lui coupant la parole) : C’est un vitrage sans tain. Concentrons-nous M. (il cherche dans ses papiers) monsieur Lanternieux… sur ce qui vous amène. Je vous sais assez pressé et occupé pour ne pas gaspiller votre énergie en d’inutiles bavardages.

Vous avez sollicité notre magasin pour le placement de vos produits…. (il cherche à nouveau dans ses papiers)… « Les Chocolats d’Antan »… dans nos rayons. Pâques est dans deux mois, le placement se fera dans environ deux semaines. Combien d’unités me proposez-vous ?

F : Laissez-moi vous présenter le produit d’abord M. Moisson.

D (contrarié) : vous l’avez montré à Bertrand, le chef de rayon. Il a donné son accord. Ça me suffit. Notre temps est précieux, rappelez-vous M.Lanternieux.

F : C’est que j’avais préparé un petit powerpoint… (il sort son portable de sa sacoche, ainsi que le câble de branchement).

D : M. Lanternieux, ne soyez pas inquiet. Vos produits nous ont plu. Sinon, vous ne seriez pas dans ce bureau. Comprenez bien que les enjeux sont autres. Ici nous défendons tous les produits que nous vendons mais il faut trouver de la place pour chacun. Dites-moi quel chiffre vous pouvez avancer.

F (dépité, reposant son ordinateur dans sa sacoche) : 5000 pièces, à 4 euro 50 l’unité, l’unité étant à 150 grammes.

D (après un long silence) : c’est beaucoup… Vous n’êtes pas le seul sur le marché. La grande marque qui occupe tous les esprits à cette époque de l’année et que vous connaissez bien… paie cher la place. Sans compter que nous avons nos propres produits Tedex. Réduisons de moitié. Cela me paraît plus raisonnable. Si ça part bien, nous vous recontacterons pour que vous nous fournissiez le reste. Avec mes équipes, on est toujours sur le qui vive, c’est ce qui fait notre force. Et un fournisseur réactif, c’est ce que nous aimons ! Vous reprenez les invendus ?

F (confus) : euh… non. C’est à dire que là, si vous n’en demandez que la moitié, nous n’allons pas fabriquer la totalité des quantités… et nous réagirons en fonction de votre demande… ce qui m’inquiète, c’est qu’il y a un temps d’élaboration du produit… je ne sais pas si nous pourrons en refabriquer en un temps aussi court… Et si nous anticipons, cela nous obligerait à récupérer une marchandise invendable…

D : Dommage… tant de gaspillage ! Vous pourriez les refondre pour la saison suivante ou fournir une entreprise plus grosse que vous ? J’ai des contacts si vous le souhaitez.

F : C’est à dire que la recette ne le permet pas… si nous revendions nos produits de cette manière, nous serions obligés de communiquer la recette, la liste exacte des ingrédients… à de possibles concurrents… ce n’est pas.. possible.

D : Et le packaging ? Cela ressemble à quoi ?

F (il fouille à nouveau dans sa sacoche pour en tirer un sachet de chocolats et le tend au directeur).

D (lisant le slogan inscrit sur le paquet) : « Coquille de chocolats, les saveurs d’antan »

Quelle teneur en chocolat ? C’est du bio ?

F : Si je peux me permettre, M. Moisson, c’était indiqué sur le diaporama que je voulais vous montrer tout à l’heure.

D (il éclate de rire) : Mais vous allez me le dire, non ? C’est pareil !

F (confus et rougissant) : Oui… évidemment. 75 % de chocolat noir, mais ce n’est pas du bio. Néanmoins nous nous en rapprochons fortement. Mais nous n’avons pas encore reçu l’agrément. Notre dossier stagne à Bruxelles.

D : C’est regrettable. Jouez la carte de la recette traditionnelle fait maison et du 75% de chocolat. Vous devez sortir vos œufs du panier, si je puis dire (il éclate de rire).

F : C’est indiqué sous le logo de la marque.

D : Ah, je n’avais pas vu, j’ai laissé mes lunettes dans ma veste. Imaginez le consommateur qui comme moi ne lit pas ces pattes de mouche… Les amateurs de chocolats, c’est la tranche d’âge des 40 ans et plus… je ne vous apprends rien.

F : Oui bien sûr… On arrangera cela…. Et pour le placement ? Nous avons une étagère en forme de lapin, cela attire les enfants et les mamans, ça marche plutôt bien…

D : Il faudra voir avec Bertrand. Vous savez, nous avons peu de place. Et la marque la plus vendeuse paie cher pour avoir ses propres gondoles. On ne peut pas identifier toutes les marques de cette façon, sinon on ne circulerait plus dans le magasin ! Imaginez, nous avons quarante marques de chocolats représentés et cent vingt formats différents.

F (le fournisseur déglutit) : oui bien évidemment, je verrai cela avec Bertrand. Et pour un placement auprès des caissières ?

D : Vous savez, elles n’aiment pas ça. Après elles ont l’impression de devoir surveiller la fauche car c’est là où il y en a le plus, sur les petites quantités. Et comme je vous l’ai dit, nous avons notre propre marque. Ces derniers postes, c’est important pour l’image de notre magasin. Nous pourrions vous céder la place mais cela a un prix. Un prix certes conséquent, mais cela vaut vraiment le coup. L’année dernière, j’ai eu un fournisseur qui a voulu placer des petits jouets à la période de Noël. Ça a bien vendu. Il était content. Mais les caissières n’ont pas aimé car la clientèle leur posait sans cesse des questions sur les jouets, leur fabrication… Vous savez, c’est un poste particulier la caisse. Elles ont déjà du mal à assumer ce qu’on leur demande alors si il faut leur donner en plus des informations sur les produits en tête de caisse… c’est du temps supplémentaires, que nous ne pouvons nous permettre de leur payer. Il faudrait arriver à capter leur intérêt d’une autre façon. Comprenez, nous avons beaucoup de femmes qui ne travaillent qu’à temps partiel. Il est compliqué de les impliquer dans la vie du magasin.

F : Oh… je comprends… mais peut-être que je pourrais leur faire une présentation de la marque, sur leur temps de pause, leur distribuer des produits pour qu’elles les goûtent.

D : c’est vous qui voyez… je vous souhaite bon courage… je n’en tire pas grand chose en ce moment. Je prévois même de les faire tourner au maximum dans les rayons pour éviter cette espèce de cristallisation et de grogne que je perçois chaque fois qu’on leur distribue leurs plannings. Bref… Je vous montre la grille de prix des placements. L’étagère lapin, je vous l’offre mais c’est Bertrand qui déterminera si c’est possible ou non. Vous voyez le prix du placement en tête de rayon et celui en tête de caisse.

F (il déglutit) : ç’est peut-être possible…

D : Faites-moi vite savoir ce qu’il en est. Les places sont vite réservées, surtout à Pâques. On s’offre de plus en plus de cadeaux à Pâques, c’est le deuxième Noël. C’est une période clé !

F : Je vous dis ça ce soir…

D : Bien, bien. Une dernière chose : le prix 4 euros cinquante, le sachet de 150 grammes, ça me paraît cher.

F : C’est que c’est du chocolat de qualité. Notre marge a déjà été calculée au plus juste.

D (en secouant la tête en signe de désaccord) : Ici nous sommes chez Tedex. N’oubliez pas, nous ne misons pas sur une clientèle riche, nous visons une clientèle nombreuse. Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Baissez d’un euro votre prix, vous rentrerez dans ce qu’on appelle la « gamme des possibles », la gamme que nous avons choisie nous, Tedex. Nous voulons que toute notre clientèle, même la plus pauvre puisse se permettre d’acheter les produits qui sont en rayon.

F (en serrant les dents) : vous seriez prêts à réduire votre marge de placement pour cela ?

D (se reculant dans son fauteuil, souriant) : non et c’est sans appel. Mais c’est juste un conseil que je vous donne. Le marché de Tedex, je le connais très bien. Je sais comment il fonctionne. Je vous dis cela pour ne pas assister à un échec. Un de plus… J’en ai vu des fournisseurs se casser la figure… Parce qu’ils ne savaient pas saisir une opportunité. Libre à vous de ne pas m’écouter.

F ( hoche la tête, mais est incapable d’articuler un mot)

D : Bien, je vous remercie d’être venu. Nous partons sur 2500 exemplaires. Je vais demander à ma secrétaire de préparer le contrat et de revoir le planning de nos magasiniers et de nos chefs de rayon. Ce sera fait d’ici la fin de semaine si vous signez avant demain midi.

F : Demain midi… Je vais voir si c’est possible… je vous rappelle au plus vite…

Le fournisseur se lève. Il jette un œil vers la baie vitrée. Dans les allées, la foule est nombreuse.

F: Il y a du monde aujourd’hui !

D : Non, c’est toujours comme ça. On ne désemplie jamais. C’est la force du Tedex, nous savons fidéliser ! Et ça va même s’amplifier dans les semaines à venir. Une mine d’or ! Je vous l’ai dit : Pâques, c’est le nouveau Noël !

Hypermarché 3

Vert, rouge, jaune, bleu… Cerveau reptilien. Sur-dosées, surexposées, elles crient, elles dégueulent, elles flashent au coin des rayons, elles couvrent, elles appellent, elles disent qu’elle est là… l’information. Ni par terre, sur les mosaïques beiges lavées trois fois par jour – sauf incident- par Leïla. Ni sous les plafonds à hauteur de poutres où le visiteur pourrait surprendre le vol d’un moineau venu se réfugier dans la chaleur des hangars. Non, l’important se situe à l’interstice de ces deux mondes. Celui du sol, où roulent les caddies dont personne ne s’aviserait de définir la vitesse de la course, ni les étranges labyrinthes qu’ils prennent entre les rayons. Il n’est là que pour soutenir les corps à hauteur de produit. Celui du ciel n’existe pas non plus. Qui irait jeter un œil aux tôles des plafonds ? Ce n’est que sous la pluie battante que les clients lèvent la tête, agréablement surpris de voir qu’ils sont protégés et étonnés d’entendre la violence des coups de vents sur les couvertures de zinc, ambiance de vieux film en noir et blanc.

Non la partie médiane est la seule perspective. Une zone entre 1 m et 1 m 60. A forte densité matérielle. A cette hauteur, on trouve ce qui s’attrape, se voit, se jauge, se palpe, se prend, se repose, s’approprie. Et c’est mon job d’organiser cet espace là. Environ un volume de 10 mètres cube horizontal. Un grand tableau mouvant sur lequel le regard du client doit être orienté. Une sorte de grand jeu de Tetris auquel je joue chaque jour. Mais dont je n’ai jamais édicté les règles. Ici personne ne regarde librement. Solde, rabais, promotion, nouveau produit, marque, bio… On guide l’interprétation, on donne des repères… Tu es qui ? Tu cherches quoi ? Crois-tu que tu auras ce que tu désires ? Sais-tu au moins ce que tu es venu acheter ?

Non.

Tu le croyais en entrant dans ce magasin. Mais ton état d’esprit s’est modifié malgré toi. Dans ce bain de stimuli, tu ne t’aperçois pas que tu es fait comme un rat. Je vais placer ces putes de produits sur l’étagère. Et toi tu choisiras celui qui est là devant toi. Oui, je sais, chacun a son charme, son utilité, sa catégorie de prix. Et, à priori, le client est libre. Capitalisme, libéralisme… Ô douce liberté.

C’est la force de ce mot… liberté. On y voit la possibilité d’utiliser ce cher arbitre. Mais si ton choix est guidé, que reste-t-il de l’intention ? Je suis le proxénète de ces objets, le dealer de ces produits autorisés. Je vais t’indiquer ce que tu vas acheter. Ce que tu vas bouffer, ce que tu vas fourrer au fond de tes oreilles ou sur tes fesses, ce que tu vas arroser sur tes plantes et ce que tu colleras au fond de la bouche de tes enfants… J’ai du pouvoir.. C’est impressionnant, n’est-ce pas ? Hein ? …

J’aurais aimé le penser moi aussi.

Non, en fait, je ne suis rien. Mais à la différence de toi, je ne l’oublie pas face à ce mur que j’arrange au gré des directives. Mon contrat de travail dit que je suis un…. responsable de rayon.. je préfère « ordonnateur ». J’arrange ce monde pour lui donner un sens, une direction. Un intermédiaire, obéissant non pas à un mais à des centaines de dieux tout puissants. Lointains… Et celui qui régit ce magasin obéit à tous ces dieux.. et moi je me soumets à lui. Je suis à la lettre les commandements qu’il m’a appris

Première loi : un rayon ne doit pas être immuable. Il ne doit jamais se ressembler. Il variera en fonction des accointances du patron avec les entreprises et les marques, des contrats, des saisons, des stratégies… et heureusement que ce monde bouge… sinon je deviendrai fou… Entouré de ces totems menaçants qui doivent s’en aller… sinon c’est moi qu’ils chasseront. Moi seul sais qui ils sont réellement, je les vois arriver sur des palettes, par milliers attendre dans les hangars. Ils me font l’effet de prisonniers, d’esclaves. Sur les étagères, ils reprennent leur individualité, dans les caddies, ce sont des élus. Et te voilà leur disciple, toi le consommateur.

Deuxième loi : un rayon ne doit être ni vieillissant, ni périmé. En bon ordonnateur, je dois écarter la mort. Un rayon où les articles traîneraient, où un produit agoniserait, ce serait l’antithèse de cet univers. Le dépérissement doit être évacué vite, loin, derrière, dessous. Ceux qui arrivent à terme doivent être bradés, tant pis pour ces clients qui feront un pacte avec le diable pour se les attribuer. Mois 30 %, moins 50 % …. à leurs risques et périls. Le magasin lui est blanc comme neige, il se débarrassera de ces pellicules, il mue en permanence. Phoenix de la consommation sous contrôle.

Parfois, il m’arrive de tricher. Parce que ce trop plein est difficile à faire disparaître. Parce qu’on ne peut pas tout jeter, tout brader. Alors je re-déplace le produit en fin de course et il revit. C’est fou, l’affaire de quelques mètres, parfois de centimètres, un nouveau bandeau et le revoilà dans la course, entouré des produits neufs. Il se refait une nouvelle image. Et le client de ne se rendre compte de la supercherie qu’une fois l’objet déposé sur le tapis de la caissière.

Troisième loi : un rayon doit être un lieu de négociation, de marché, d’affaires. C’est à moi de créer l’illusion qu’il y a débat. Ô toi client, on a osé dire que tu n’étais qu’une vache à lait, une tirelire sur patte. Oublie ces images dégradantes. Redresse-toi, pousse ton caddy plus fort. Je vais t’expliquer qu’au contraire tu es venu consommer en client averti. Tu as même le droit de discuter de la valeur de ce que tu achètes. Tu n’es pas prêt à acheter n’importe quoi, n’est-ce pas ? C’est ton pouvoir. Ton pouvoir d’achat. Moi, je te comprends. Perso, je n’aime pas gaspiller mon fric. A moi de te donner le sentiment que cet achat là n’est pas une aliénation, que c’est toi le plus malin de nous deux. Remboursement en caisse, promo, bien-être, bonne santé, protection de la nature, souci d’équité commerciale, authenticité du goût, protection du terroir. Tu as besoin de te rappeler qu’il y a de bonnes raisons d’acheter. Ne t’inquiète pas, je vais te dire les mots pour te rassurer. Acheter n’est pas se vendre. Alors je vais oublier ce que toi et moi nous pensons lorsque nous sommes chez nous au milieu de la cuisine à regarder nos placards ou dehors lorsque nous marchons, nez au vent, et que nous avons quelques minutes devant nous pour réfléchir à la question. Nous mangeons moins bien, nos habits s’éliment plus vite, nous dépensons trop. Voilà c’est dit. Toi et moi, on sait que l’on partage ce secret commun, cette vérité qui ne sera pas dite ici dans ce temple. Car ce serait un blasphème.

Et comme il est hors de question de ne plus se revoir… car nous sommes co-dépendants. Toi tu dois t’approvisionner, moi je dois survivre et ne parlons pas de mon patron qui veut faire des bénéfices. Alors nous continuerons d’afficher cette idée que consommer est sain et sensé.

Quatrième loi : un rayon doit susciter le désir et créer du plaisir. Mais oui, ça va te faire du bien de consommer ! C’est prouvé par les études, cela va déclencher de la dopamine dans ton cerveau alors ne t’en prive pas. ! On est tous en mal d’amour. Tous mal baisés, tous en dépression, tous minés par l’extérieur. Alors du coup, mon job, c’est de te faire penser que tu as de la chance d’être là, ici entre deux rayons, sous cette lumière blafarde, avec ce jingle qui retentit, au milieu de la foule. Oui c’est un défi hein? Mais je t’assure ça marche. Moi j’en vois qui reviennent tous les samedis. Parce que j’arrive à leur faire penser qu’ils ont de la chance d’accéder à tout ce qu’il y a sur ces étagères. L’abondance, c’est rassurant, remplir un caddy, c’est jouissif. Sauf quand les prix grimpent et que d’un coup, dépourvu tu ne te sentes dépossédé, frustré. Quoi ce produit n’est plus pour toi ? Trop cher ? Réservé à une élite ?

Non mais mon ami, rends-toi compte ! On te propose mieux, plus beau, plus performant, plus agissant, alors concède un effort, sacrifies-toi ! Tu t’élèveras. A la hauteur du prix – sinon le discount est là bas. Tu équilibreras, tu supprimeras, tu renonceras. Tu céderas. Tu as déjà reposé deux produits pour en acheter un troisième. Tu vois comme tu es obéissant.

Je suis l’ordonnateur qui t’a fait céder. Je n’en tire aucune fierté. Je suis la main agissante. Mais c’est une main téléguidée. Parfois je regarde du coin de l’œil les clients arpenter les rayons et je vois l’effet de mon œuvre. Je les vois choisir ce que j’ai placé et je suis fasciné que mon tour de magie fonctionne aussi bien. Tu ne chercheras pas plus longtemps, tu ne regarderas pas plus attentivement. Ils sont rares ceux qui résistent à ce tour de passe-passe et ce sont rarement ceux qui ont le plus d’argent. Ni ceux qui en ont le moins.

Je peux prédire ce qui partira, ce qui restera. Certains produits ne sont là que pour faire de la figuration d’ailleurs. Ils remplissent, ils comblent. Parce qu’un trop plein est rassurant. Pour l’unité des couleurs : des masses vertes dans les rayons de conserves, des bleus packs d’eau, des rouges sang de boucheries. Tu ne peux pas ignorer à quel point ton œil a été formaté à identifier ces produits et à te placer dans une ambiance particulière. Et chacun de jouer sa nuance, plus foncé pour des bulles plus fines, du noir pour jouer l’élégance, du bleu électrique pour marquer la jeunesse, un bleu effacé pour évoquer la fidélité à une marque… combien de bleu résument à eux seuls une qualité, une émotion, une sensation que tu recherches dans les rayons comme une madeleine de Proust ?

Tu vois triple, quadruple et ton regard hésite, tremble. Les choix multiples te déstabilisent mais moi je te simplifie la vie, je t’indique où tu dois miser. Et tes yeux affolés me remercient inconsciemment. Et tu n’es pas le seul… vous êtes des milliers à piétiner ici.

Là tout de suite, il n’y a personne. Mais une annonce à la radio peut tout modifier, l’arrivée du week-end, la proximité des vacances, une tempête annoncée, une pénurie prévue et du trop vite on passe au trop plein et là il faut faire face. Envoyer une armée de fourmis œuvrer. Remplir les rayons, tenir les caisses, surveiller, nettoyer. Fourmis sans lesquelles aucun profit ne serait possible. Fourmis qui restent cependant petites et vulnérables dans cet immense bateau. Fourmis qui si elles quittaient les lieux feraient de ce bâtiment un gouffre financier, un naufrage. Fourmis qui prises individuellement ne peuvent que continuer à prendre le chemin de ce terrarium car elles essaient elle même de survivre à d’autres cataclysmes. Fourmis qui ne pourraient s’unir parce qu’elles ont perdu l’idée de former un ensemble dans ce temple dédié au plaisir de l’individu.

Pour prévoir ce basculement du vide au trop plein, on nous immobilise, le plus longtemps possible, en nous ménageant à coup de pauses. De pauses où on ne fait rien, que manger, discuter à bâton rompus. Le magasin est en train de nous bouffer nos vies, nous vider de nos énergies. Et l’autre, le grand patron, il veut nous y enfermer. S’il pouvait nous bloquer jour et nuit, nous y enchaîner, il le ferait. Car les chiffres l’ont dit, la flexibilité est la garantie de profits supplémentaires, c’est la garantie d’une bonne santé du magasin. La seule santé qui vaille ici.

Et nous interchangeables et mobilisables à merci. Dans une société où nous sommes des X adaptables à n’importe quelle situation. Des pièces standardisées. Le fordisme social a gagné. Tiens si je pouvais tenir la poissonnerie puis magasiner, entreposer, être à l’accueil et faire un peu de caisse, ce serait parfait non ? Puis recommencer mais peut-être cette fois-ci en commençant par les fruits et légumes. Et tant pis, si je découvre les aléas du rayon en même temps que le client. Les spécialistes et les experts ne rapportent pas. C’est la disponibilité et la flexibilité qui permettent le fonctionnement du magasin 24/24, sept jours sur sept. La consommation en continu. Un long ruban qui nous attache tous ensemble… dans une quête du surplus.

Pour atteindre ce but, le patron distribue une prime à ceux qui lui céderont cette complète disponibilité. L’esclavagisme volontaire. Se vendre. Se promotionner, se placer bien sur le rayon de l’emploi. Pour que lui même se place bien dans le classement des magasins de la région, pour que le grand patron se positionne bien sur les valeurs du CAC 40, pour que des actionnaires, qui eux n’iront jamais dans un supermarché, fassent fructifier leur portefeuille…

A quel moment a-t-on perdu le fil de ce système ? Comment s’est-on retrouvé entortillé entre ces barbelés qui nous écorchent pour quelques individus qui deviennent gras de profit ? Comment en suis-je arrivé à être si docile ? Pour l’argent ? A cause de la fatigue ? Je ne trouve plus les moyens de m’opposer. Je vois bien la différence entre ceux qui viennent d’entrer dans l’entreprise et moi-même. Ils résistent un peu. Je les suis, intrigué, chavirant, tentant de sauter sur leur barque et au moment où je me dis que je pourrais les rejoindre dans leur révolte, ils ont déjà coulé. Une semaine, un mois… il faut peu de temps pour perdre.

Il y a longtemps que je suis entré dans l’engrenage et je n’en suis plus ressorti. Et je prie pour ne pas en sortir… car le chômage tue aussi à petit feu. Mais meurtrie-t-il autant que ce boulot ? De la même manière ? Je ne sais plus. Cela fait longtemps que j’ai oublié. Ces micro pauses ont déstructuré ma pensée, mon temps, m’ont noyé dans un océan de résignation. C’est mieux « ça » que « rien ». Replace les produits. Arrête de te poser des questions. Regarde la magie s’accomplir. Tu as appris à dompter des humains à acheter un produit. Voilà à quoi tu sers. Tu manipules le regard des autres. Tu voudrais féliciter ceux qui résistent à tes déplacements, ne pas avoir ce regard méprisant pour ceux qui y cèdent en quelques secondes… Mais ce n’est qu’un travail… et tu n’es que quelques heures de leur vie. Alors remplis ton rayon….

Hypermarché 2

Les battants de métal s’ouvrent automatiquement. Les lumières sont crues, trop fortes. Ébloui, je ralentis ma course. Je m’étais propulsé comme une balle de flipper dans le Tedex mais d’un coup je ne sais plus où je dois aller.

12 euros 90

C’est exactement ce que j’ai dans ma poche. Pas un centime de plus. Je voudrais bien aller voir un vendeur en lui demandant : putain pour 12 euros 90, c’est quoi le meilleur rapport quantité d’achats/ qualité/ survie ? Mais je crois pas qu’il y ait des conseillers dans ce domaine. Ici c’est plutôt les gros volumes qu’on cherche à vendre. Pour les gros volumes, il faut sortir les gros billets. Ça va avec.

Acheter beaucoup, c’est bien. Mais c’est quand même pas donné à tout le monde ! Il y a ceux qui peuvent stocker, ceux qui peuvent avancer la somme, ceux qui se rassemblent pour acheter à plusieurs. Ah le rassemblement, c’est une idée ! Que des gens se rassemblent pour acheter, ça montre qu’on peut être solidaire … quand ça rapporte. Ouaip… ben en vrai c’est surtout qu’on joue le rôle des centrales d’achat, on fait du stock, on se revend à bas prix les produits entre nous. Et notre fournisseur, c’est cet immense supermarché qui monte ses colonnes de gros à l’entrée du magasin comme des monuments à visiter. D’ailleurs je m’arrête, je paie pas mon ticket mais je m’arrête. Ok, c’est pas pour moi mais on peut quand même admirer le travail, l’aubaine dont certains vont profiter. J’ai pas besoin de 10 tubes de dentifrice à la fois, ni de 15 paquets de café. Mais ceux qui se lancent là dedans, c’est qu’ils savent qu’ils auront des besoins constants. Ils prévoient. Ils font comme les fourmis. Ils stockent.

Moi je peux pas voir ça comme ça. Rassembler 12 euros 90, c’est déjà le bout du monde. Je peux envisager ce dont j’ai besoin pour aujourd’hui, pour demain. Mais la semaine prochaine, elle existe pas. Et les mois suivants, je serai qui ? Je serai où ? Me parlez pas de fantômes. Et puis au foyer de toute façon, il y a pas moyen de stocker. Il y a pas assez de place. Et je me ferai tout chouraver. Ou bien il y a des chances que je me relance dans le trafic. Je glousse devant les 10 tubes de dentifrice. Il faudrait être con pour contrebander du dentifrice, c’est pas vraiment l’avenir… ben détrompe toi. C’est super important pour certains. Il y en a qui sont tellement à l’ouest au foyer, ils pourraient bien m’acheter le dentifrice à moi plutôt que de venir ici l’acheter en gros. Sauf que moi, j’aurais jamais la somme de départ pour miser. Conclusion, pour acheter en gros, faut déjà connaître le bonheur, la sécurité dans la vie. Si t’achète en gros, c’est que t’as réussi mec… à voir plus loin que ta semaine. C’est pas un domaine dans lequel on est fort au foyer.

Tout à l’heure, j’ai erré dans la galerie. Ça sentait la gaufre. Il y avait un manège, une expo de voiture miniature. La terrasse intérieure du café, elle était pleine. Les gens, ils discutaient, ils prenaient leur temps. Sous la lumière de l’immense verrière, on aurait pu se croire à une terrasse du centre ville. Mais les gens en caddies autour ils font tache. Quelques arbres en pot et des bancs . Des gens assis qui attendent, qui se baladent d’un magasin à l’autre. Je me dis, c’est une ville ici ! On a pas besoin du reste du monde. On pourrait tous vivre comme ça, en autarcie. Il y a tout ce qu’il faut. Du voyage aux chaussures, du massage à la pharmacie. Je m’inquiéterai pas si c’était la guerre dehors et que je me retrouverai coincé ici. Je me dirai même, t’as trop de la chance mon gars ! Les gens, ils rentreraient plus jamais chez eux. On habiterait tous dans des magasins. T’aurais des femmes qui squatteraient les enseignes de vêtements, et les hommes le café à cause du grand écran. Faut pas se leurrer, ici, ça fonctionnerait comme ça. Et on ferait semblant d’aller se commander un voyage à l’autre bout de la terre ou un spectacle. Ou de réserver une balançoire et une cabane de jardin… putain une cabane de jardin … trop le pied…

Moi je veux bien crécher chez celle qui vend des gaufres. Elle doit avoir les cheveux qui sentent le sucre et sous ses ongles du chocolat. Mais j’ai dû quitter la galerie parce que 12 euros 90, faut pas rêver, je ferai pas mieux. Ça fait trois jours que je planque dans les recoins du centre commercial. A ramasser les centimes que les clients veulent bien céder. Les vigiles m’ont repéré mais ils m’aiment bien. Ils voient bien que je fais pas de problème. Et puis j’achète. Les sous que je prends au client, je les rends à Tedex. Comme tout le monde ici !

Mais maintenant c’est à Tedex de m’aider. Faut pas que je me plante. C’est une somme mais faut pas gâcher. Il y a ce qui est pour moi, et ce qui l’est pas. Et j’ai pas envie de me presser. Ce moment là il est à moi. Pénétrer dans la caverne d’Ali baba, c’est pas tous les jours. Et aujourd’hui je suis riche ! Alors je vais faire le grand tour ! Je vais même aller voir les grosse machines blanches. Les lave-vaisselles, ça me rappelle ma grand-mère. Elle me disait, l’équipement, c’est la maison. Si t’as le triplé, t’as gagné. Le lave-vaisselle, le lave-linge et la gazinière, ben tu t’en sors. Et il y a pas à dire, elles sont belles ces machines. Dans le foyer, je leur ai dit qu’ils pouvaient la remplacer à pas cher. Ils m’ont répondu, le Tedex, il est trop cher. Je respecte. Mais on voit bien que la machine qu’ils ont achetée, c’est de la merde.

Dix minutes devant les télévisions. Dommage qu’ils installent pas des chaises ici. Parfois j’arrive à voir une moitié de film sur des écrans qui font presque la taille d’un demi cinéma. C’est le pied. On est plusieurs à mater, y en a qui prennent un caddy, c’est pas con pour s’appuyer dessus. Mais après il faut se le trimballer dans le magasin. Je regarde les sorties dvd, je me tiens au courant. Les livres d’enfant aussi. Faut que je sorte de ce rayon rapidement, parce que là ça me file le bourdon. Ça me rappelle les frangins. Quand ma mère nous amenait en course, elle nous laissait des heures ici. J’en ai lu des bd, jusqu’au jour où Kevin a chouré un jouet. On a plus revu le magasin après, on restait à la maison. C’est trop la nostalgie. Je vire au rayon cuisine. Tiens je pourrais m’acheter des couverts, en plastique. Ça pourrait presque passer niveau budget. Et au foyer, je suis toujours en train de lutter pour garder les miens. Mais sérieux en plastique, ça tiendra pas longtemps. Je peux pas prendre ce risque. Ce que je dois prendre, ça doit être béton. Les poêles pendent, les bols s’entassent, les nappes affichent carton plein de cerises et de bananier en fluo. Putain si je pouvais m’équiper, je veux dire avec des vrais moyens. Je prendrai le temps. Je viendrai tous les jours, comme les petits vieux du cinquième de là où je créchais avant. Une fois ils m’ont invité à boire un verre. Toute la soirée on a épluché les promos Tedex. Je peux te dire qu’ils ont tout étudié à la loupe. Si je devais m’équiper, c’est eux qui j’irai voir en premier.

Cuisine, équipement garage, bricolage, jardin… il y a des rayons qui sont pas pour moi mais j’ai l’impression d’être parti en voyage quand je suis dedans. En voyage dans une vie que je pourrais avoir si les choses tournent bien pour moi. Où il y aurait besoin de tout ça. Vêtements, hygiène. Merde, je rêve de caleçons et de parfum. Les guenilles que je porte. Bref, c’est pas comme ça qu’on peut plaire.

Putain, il est 17h30 et je suis au rayon bébé. Je sais même pas ce que je fous là. J’ai plus qu’une heure avant le couvre feu du foyer. Le temps de prendre le bus, le foyer il est à l’autre bout de la ville. 12 euros 90. Ben je prends une boîte de cassoulet grand format à 2 euros 90, et un camembert à 1 euro 60 que ça me fait trois jours si je suis pas trop gourmand. Deux paquets de café pour la semaine à 3 euros 64, un kilo de pâtes à 1 euro 80 et quatre sachets de soupes lyophilisées, emballé c’est pesé. Je compte comme un as, ça fait 12 euros 30. Il me reste 60 centimes, je suis le roi du pétrole. Faut juste choisir la bonne caisse, il y a des caissières qui sont chiantes, rapport à ce que j’ai la monnaie en ferraille. Elles aiment pas. Je vais quand même prendre la sauce tomate aux oignons, c’est obligatoire avec les pâtes non ? Ça fera pile poil la somme. Je vais lui donner le compte avant la machine à la caissière !! Elle va halluciner. Tiens la brune avec les gros lolos et le chignon violet. Trop bandante. Je suis sûr que ça va lui clouer le bec que j’ai la somme pile poil. Allez ma jolie, c’est sur toi que je mise. 12 euros 90 ok ? C’est tout pour Tedex. Fais ta petite sauce aux oignons, fonds moi dans la bouche !! Me déçois pas !

Hypermarché 1

– Bernard, tu peux pas regarder p 3 ? La promo sur les boîtes de haricots verts… Je me rappelle plus… Oui j’ai bien pris les croquettes de la chienne…. Attendez Madame avant de les passer… Je sais pas si je vais les prendre… ça dépend de la promo, vous comprenez ?

Je comprends que tu vas être chiante. Mais je te renvoie un sourire poli. Oh ce n’est pas exactement le mien de sourire. C’est celui d’une personne qui me ressemble. Je l’ai appelé le « sourire du magasin ». Je le mets uniquement quand je suis en caisse. Il est là pour ça. Comme mon polo rouge. Et cette espèce de foulard à pois qu’ils nous font porter. Mon corps aussi, dès qu’il est assis sur cette chaise, dès qu’il multiplie les passages, ce n’est plus le mien. Il appartient au magasin. C’est un corps Tedex ! Tedex vous offre le meilleur… Tedex a choisi mon visage, mon corps, mes pensées comme matière première. Pour toi cliente qui a décidé que la course s’arrêterait là, je t’appartiens. Le magasin t’appartient. Surtout à cet instant précis, au moment où tu passes en caisse, où tu vas payer. Au delà, nous nous détacherons. Je n’aurais plus de pouvoir sur toi et toi non plus. Mais juste à l’endroit où tu as décidé de faire une pause, à cet endroit là je n’ai pas le choix… je te donne tout. C’est le contrat. Ma patience, ma disponibilité. Mon corps t’attend, mon visage te sourit, mes pensées t’accompagnent. Bon soyons honnête, Tedex ne peut pas avoir réellement la main sur toutes mes pensées. Ils restent celles qui sont enfouies tout au fond de moi. Comme mon polo avec un fuck au fond de mon sac au vestiaire, comme ma couleur violette de mèche que je dissimule dans mon chignon bien lisse. Dans les 20 % de pensées qui n’appartiennent qu’à moi, il y en a qui n’auraient pas de place ici. Les perverses, les violentes, les revendicatrices, les singulières. Elles feraient tache ici, bien plus que le rouge de nos tenues. Elles pourraient heurter le client, elles pourraient s’afficher sur mon visage au moment où je scanne les produits et plus personne ne voudrait de ces produits. Elles ne peuvent pas coexister avec le magasin. Ce ne serait pas vendeur… Ce serait anti promotionnel…

– C’est p 3, je l’ai vu ! C’était pas des flageolets, Bernard, je te dis ! Je t’ai même dit qu’on pourrait les cuisiner avec le rôti !

-Madame, vous ne pouvez pas…

Elle a balayé le reste de ma phrase d’un geste sûr. Je n’ai pas osé rajouter un mot, ni regarder les autres clients. Je voulais lui signifier qu’elle ne pouvait pas bloquer la file. La vérité c’est que je m’en fous. Cette pause me fait du bien. Je bosse depuis 11h et là, il est quasiment 17h… Je n’en peux plus de voir toutes ces marchandises passer sous mon nez. Le monde est saturé de produits à acheter. Vous ne le sentez pas mais moi ils traînent sous mes doigts… Je voudrais pouvoir les jeter plutôt que de les faire arriver de l’autre côté du tapis. Je sais que vous en avez besoin… enfin d’une petite partie… une toute petite. Revenez le jour où je ne suis pas là. J’ai la sensation de m’être transformée en scanner. Je suis un scanner humain. Je les manipule, et mon esprit les compte malgré moi. Pire, je ressens du plaisir quand ce sont des produits Tedex qui passent. Cela m’excite. J’entends le petit bip qui retentit à l’enregistrement de ces achats maison. Et mon esprit est satisfait. Comme si moi-même je gagnais de l’argent. Comme si j’allais être récompensée. A quel moment me suis-je confondue avec le magasin ?

Quand je l’ai vu s’approcher avec son caddy à 7 articles et son téléphone vissé à l’oreille, j’ai deviné que c’était une emmerdeuse. Je les devine tellement bien que lorsque rien ne se produit en caisse, je suis perplexe. Mais elle, elle en fait partie. Sans conteste, sans aucune sournoiserie. C’est affiché, elle n’aura aucune honte, aucun remord. Elle veut me voler mon temps, mon énergie, le peu de patience qui me reste. Il me reste deux heures. Si j’explose maintenant, les deux prochaines heures vont juste être infernales. Et puis c’est connu. Quand tu attires un connard ou une connasse en caisse… tous les autres se radinent, c’est la loi des séries.

Mais moi, je n’ai pas le temps. J’ai un chiffre à atteindre, sinon je vais devoir des heures. Et puis quoi, je suis un être humain. Tu veux bien me regarder pétasse, me dire bonjour ? Lâche ton portable, ta serpillière de mari à l’autre bout du fil qui ne sait pas lire un prospectus ou tout simplement qui ne sait pas te dire « non » et consacre toi à l’instant, consacre moi quelques secondes. C’est fou le nombre de personnes qui ne veulent pas attendre face à moi. Passer une minute de trop, un temps mort, ce n’est plus possible. La course du tapis ne doit pas être interrompue. Un peu comme une respiration. L’apnée est tolérable si elle ne dépasse pas un certain temps. Des fois je me mords les lèvres pour ne pas leur dire que moi aussi je ne veux pas attendre en leur compagnie. Que leur regard gêné me fait vomir. Que si les caddys pouvaient passer seuls, ce serait mieux…

C’est marrant, mais on s’est dit ça avec Gilberte la dernière fois. Ils veulent nous supprimer, nous, les être humains, aux caisses mais ils se trompent de cible, de catégorie. Ce n’est pas nous qui faisons perdre du temps et de l’argent au magasin. Ce sont les clients. Les trop vieux, les perdus, les bavards et les chieurs. Ceux qui ont décidé que leur monde allait arrêter le monde des autres. Qui ont revendiqué que leur liberté était de prendre leur temps. Oh je ne peux pas vraiment leur en vouloir. On en est tous là, à revendiquer le petit pré carré qui nous reste. Mais dans ce zoo de marchandises, ont-ils remarqué que nous les caissières nous sommes enchaînés à nos caisses comme des animaux dans des cages. Et que lorsqu’ils font valoir leur droit, ce n’est que contre nous les « passantes de biens commercialisés » qu’il s’exerce et contre ceux qui veulent sortir du magasin derrière eux. Autrement dit, ils veulent bloquer les rouages de cette grosse machine. Et ce sont des gros grains dans le mécanisme du supermarché. Mais ils finissent par passer. Ils passent en caisse sous ma roue dentelée. Et mon cerveau se fêle un peu plus à leur passage.

Alors quand je l’ai vu arriver, j’ai eu envie de la réduire en cendre. Puis j’ai pensé… « putain de karma », c’est encore moi qui me tape la cinglée. En général, il y a des clients juste après qui me reprochent de mal gérer ça. Ou bien la chef de groupe qui vient me voir pour me demander pourquoi ma file est si longue. Et je ne peux rien dire. Parce que … le client est roi… Roi de quoi, pendant combien de temps… on s’en fout. Là pour les quelques minutes qui vont suivre, il est roi. Et t’inquiète que si on me prend à dire ce que je pense aux clients, on me filera les plus mauvaises caisses, les plus mauvais horaires. Et ça c’est le dernier rempart que je dois défendre. Je ne le sacrifierai pas à ces quelques minutes où j’ai envie de lui envoyer mon scanner à la figure.

– Regarde bien p 3 ! Tu ne la vois pas la promo ? Non, ne me redis pas les produits. Regarde mieux !!

Elle retire quelques instants son téléphone de son oreille pour s’adresser à moi. Vous l’avez le prospectus de cette semaine ?

Je cherche sous la caisse. Il m’en reste une pile. J’en sors un et je lui tends. Au moment où elle essaie de le prendre, je le retiens entre mes doigts.

-Madame, il y a des clients qui attendent. Je peux passer les articles dont vous êtes sure et pour le reste, vous paierez quand vous aurez fait votre choix. Cela permettra de faire passer d’autres clients en attendant.

Mon cœur s’est mis à battre la chamade. J’ai lâché le prospectus. J’ai lu dans ses yeux un mélange de peur et de fureur. J’attends le verdict. Un homme a renchéri sur ma remarque.

– On a pas que ça à faire Madame, il y en a qui travaillent !

-Moi aussi je travaille, et je paie mes courses comme les autres !

Ça y est, elle est montée dans les tours, je l’avais presque amadouée. Et il a fallu qu’il la ramène l’autre idiot juste derrière.  Je vais avoir du mal à la récupérer. J’attends encore une minute et j’appelle Mohammed de la sécurité. J’ai le doigt sur le bouton. Dans une demi-heure, je vais avoir un truc à raconter. Inconsciemment je souris, mais ça, c’est pas très Fedex. Elle a raccroché, visiblement très en colère. Elle a fini par acheter les trois boîtes d’haricots verts. 3 euro 5o centimes avec la remise. Et là, elle stationne encore devant ma caisse en relisant soigneusement le ticket faisant mine de vérifier si je me suis pas trompée. Je veux bien croire que l’argent, c’est fondamentale. Ça nous divise, ça nous asservit. Ça nous libère quand on en gagne. Vive les promos Fedex… Mais là sérieusement. Elle a gagné 80 centimes. Je sais les petites rivières font les grands fleuves. Mais elle nous a emmerdés pour 80 centimes. Elle a fait accélérer mon cœur pour 80 centimes, elle m’a fait suer et prendre sur moi pour 80 centimes. Ma sérénité coûte 80 centimes. C’est trop peu.

Le médecin du travail a dit qu’il fallait que j’arrête de prendre trop à cœur les histoires de boulot. Je lui donne ma place. Qu’il vienne passer quelques heures. Pas quelques minutes mais quelques heures. Au moment où le blindage se craquelle, au moment où le dos morfle, ou le mental s’effrite. Tiens j’ai envie de lui donner un euro à la cliente  pour qu’elle s’en aille plus rapidement. Elle finit par s’éloigner en se dandinant avec son sac. Elle a déjà revissé son téléphone à l’oreille. Je crois qu’elle parle de moi. Elle a dit « morue » et je n’ai pas vu de poisson passer sur mon tapis. Ou alors c’était en conserve…

C’est le tour du mec. Il a un caddy un peu plus chargé. Deux packs de bière et une bouteille de whisky. Il regarde ma blouse Fedex obstinément. Je devine ses pensées. Je suis le bout de viande de caisse. Il se dit qu’il ne voudrait même pas de moi dans son lit. Mais je t’assure que si je pouvais, je te refuserai comme client. Tu suintes la perversité mon gars. Tu ne regardes pas, tu salis avec tes yeux. Tu essuies tes regards dégueulasses sur mon corps. Tu trembles en sortant ton portefeuille. La bière, tu ne vas pas l’ouvrir chez toi mais directement dans ta voiture sur le parking. J’en ai vu plein des comme toi, je les ai croisé à la fin de mon service, dehors sous les lumières des lampadaires.

Je m’échappe de l’instant. Le laisser payer, partir. Passer au dessus de son regard. Prononcer la phrase qui clôt l’échange commercial. Passez une bonne journée Monsieur. Si tu savais ce que je te souhaite. On s’en fout hein ? Plus je disparais, plus je suis efficace.

Le client suivant est un vieux monsieur. Il a pris le temps de placer les produits en ordre rangé sur le tapis. J’essaie de ne pas les balancer à la va vite. Je ressens de sa part un effort tellement intense à vouloir maîtriser l’exercice. Je fais exprès de ralentir. Je veux qu’il ait le temps de tout ranger correctement. Tant pis si on me dit que j’ai dépassé le timing. Il me fait du bien. Il a pris le temps de me saluer. Ses mains tremblent, la fatigue de l’âge. Il a quatre articles. Je le reverrai demain. Peut-être même cet après midi si Madame le décide. Il se contraint. Moi aussi. Nos yeux se croisent. Je ne veux pas la heurter, je ne veux pas qu’il se brise. Il veut me montrer qu’il ne me prend pas pour une machine. Je sors une phrase sur le beau temps. Je vois ses yeux sourire. Il me parle de son jardin. Pendant trente secondes, j’ai vu apparaître ses rangs de poireaux sous mes yeux, j’ai respiré avec lui sous le cerisier. Le magasin a disparu. Mais l’illusion n’a duré qu’un instant. Il a rangé son porte monnaie et m’a souhaité une bonne journée. C’est le tour de la mère de famille nombreuse. C’est l’avalanche. Ça déborde. J’ai l’impression de partir à la mine avec elle. On a sorti les pèles pour dégager toute cette masse. Il y a quelques imprévus : un cahier de coloriage, une paire de chaussette en 45-46, un kit dépilatoire au milieu des couches et des packs de lait. Ça sent l’usine qui tourne à plein et je suis embringuée dans la vie de famille. Le gamin qui l’accompagne doit avoir 7 ans, il est fasciné par le tapis et a tenté de poser les doigts à plusieurs reprises dessus. J’essaie de lui expliquer que c’est dangereux mais mon regard le terrifie. Il s’enfuit de l’autre côté de la caisse. Je lui fais peur. Qui suis-je pour lui ? Pas humaine, c’est sûr.

Le plus petit dans le caddy se met à pleurer. Ça fait trois fois que la mère se baisse pour ramasser la tétine par terre et lui fourrer dans la bouche. Mais c’est trop tard. J’ai envie de lui dire que c’est pas grave. Que Leïla a bien nettoyé ce matin mais c’est sûr il y a eu du passage depuis. Mais ça me perce les tympans. Je voudrais que son môme se taise. Le bruit est insupportable. Ce gamin, à lui tout seul, a emmagasiné tout le stress des rayons et des caisses, des employés, des magasiniers aux responsables de rayons et est en train de nous le ressortir puissance dix.

Encore deux clients et j’ai terminé. L’avant dernier a exactement trois articles. Lorsque je les ai passé, il m’a regardé en souriant et a clamé haut et fort : 12 euros 90. Il attend une confirmation. Je lui réponds : 13 euros 10 centimes. Sa figure se crispe. Il regarde l’argent qu’il a dans sa main. Je pressens le drame. Il a tout juste de quoi manger pour aujourd’hui et peut-être demain. Ce mec là n’a rien. Ça se sent. Ça se respire l’argent. Lui il pue l’absence, le vide. Tout est là entre ses mains. Mon cerveau essaie de calculer. Merde, je ne veux pas qu’il choisisse. Il n’y a rien sur le tapis. Rien de consistant. Tout juste de quoi survivre. Il regarde désespérément les trois articles. Le silence est profond, épais, brut comme le choix qu’il doit faire. La caisse émet un nouveau bruit.

-Non vous avez raison Monsieur, ça fait bien 12 euro 90 ! J’avais oublié la promotion.

Il s’empresse de poser l’argent dans ma main. Il saisit les trois articles et s’en va sans me dire au revoir. Le ticket de caisse vient de sortir, je le jette à la poubelle. J’ai l’impression de lui avoir fait une  blague, une sale blague.

La dernière cliente est là. La lampe de ma caisse est passée en couleur rouge. Je savoure. Vingt minutes de pause, je vais en apprécier chaque seconde. Une femme entre deux âges, le portable entre les mains. Elle est soucieuse. Finit par le ranger. Ses yeux sont rougis. Elle a une vingtaine d’articles dont une paire de bas et une bouteille de vin. Elle me sourit à plusieurs reprises. Je sens qu’elle a envie de me parler. Dans une autre vie, on aurait pu aller boire un café. On aurait parlé de la solitude. Mais ici il n’y a rien qui nous relie. Et là, je sens mon corps se débattre,  je veux quitter le costume Fedex. Il est en train de craquer au niveau des coutures. Je ne vous appartiens plus ! Laissez-moi retourner à moi même !  Je veux quitter ce siège qui me visse à vous, au patron, au magasin. Elle me souhaite une bonne journée. Je lui réponds d’une voix neutre. Pas de sentiment, pas de complicité. Tout est parti en fumée. Chaque minute va compter. Je range mes affaires, je suis déjà debout. On m’appelle à l’accueil. Je sursaute. Ah non, je veux juste prendre ma pause ! Mes pieds filent sur les mosaïques, je pousse un client qui me barre le passage et qui n’entend pas mes excuses. C’est quand même pas les un euro cinquante centimes de déficit sur ma caisse qui font  réagir la direction. Ou alors c’est une convocation à la réunion concernant la prochaine grosse journée. Ou bien une réclamation contre la « morue » que je suis ? J’arrive essoufflée à l’accueil. Les filles tardent à me répondre. Putain c’est ma pause. C’est ma pause ! Dépêchez vous de retrouver le papier. Elles me sortent un planning. Je signe sans regarder et je file vers la salle de détente qui donne sur le parking des employés. Le ciel, l’air frais. J’allume ma clope. Plus que 16 minutes…

 

 

 

Bibliographie

Dans l’ordre chronologique s’il vous plaît !

Des romans

La Guérisseuse, publié en 2011 aux éditions Les Nouveaux Auteurs

Les Ripeurs, publié en 2012 aux éditions Les Nouveaux Auteurs

Reset, publié en 2014 aux éditions Paul &Mike

 

Des slams

Allez dans la catégorie dessert : vous en aurez quelques échantillons (Historifémina, Contes perdus, la Féminité cet autre monde) : de doux à amer, il y en a pour tous les goûts !

 

Des chroniques

Mes petites préférées : elles se divisent maintenant en deux catégories

  • les chroniques de la quarantaine déprimée
  • les chroniques in(sens)ées

 

Des nouvelles ou textes de commande publiés dans

Les amis de l’Ardenne, magnifique revue régionale et littéraire de qualité

Al dente, les Amis de l’Ardenne n°54, décembre 2016

Ecrivez pour vous, les Amis de l’Ardenne n°55 décembre 2017

Femmes abeilles femmes amazones, les Amis de l’Ardenne n° 56, juin 2017

Elongations, les Amis de l’Ardenne n° 62, décembre 2018

 

 

 

 

Qui est Tudînescesoir ?

Tudînescesoir n’est pas une entité abstraite !! Non !

C’est bien un auteur… un seul auteur  d’ailleurs !!

Géraldine Jaujou, alias Tudînescesoir, est une écrivaine rémoise, née en banlieue parisienne en 1974. Elle a passé son enfance au Pays Basque (juste à la frontière, le don pour être toujours à la limite de…) et est arrivée en Champagne  aux alentours des années 2000.

C’est là qu’elle s’est mise à écrire…. tardivement. Après plusieurs lettres de refus (un mur entier à tapisser), elle  a publié trois romans (voir l’onglet biblio). Aujourd’hui elle a des projets par centaines de milliers, seule ou à plusieurs. Alors vous pouvez lui faire plein de propositions parce qu’elle se lance toujours d’abord avant de réfléchir !!

Ah au fait, elle fait aussi du slam et appartient à un collectif de trois slameuses qui s’appelle les « Drôles de Drames » qui organise des spectacles sur des thèmes loufoques  et profonds (oui, l’un n’empêche pas l’autre) en compagnie de Saghaie et de Mélie fait du Mélo  !

Et enfin elle organise une fois par mois des rencontres littéraires dans un café à Reims où se réunissent des lecteurs passionnés de tous bords – ainsi que tout ceux qui viendraient à franchir le seuil du café, par hasard ou déterminés – et  où elle anime des rencontres avec des auteurs invités  ! C’est son petit bébé : la Fabrique à Lectures ! (elle a aussi trois merveilleux garçons mais ça c’est privé).

Voilà les présentations sont faites ! Et une chose est sûre : c’est que vous avez au moins un point commun avec elle, puisque vous êtes là à lire ce blog… et ce point commun : c’est cette curiosité d’aller à la rencontre de l’autre !

Bonnes lectures !

Chronique de l’in(sens)ées #6

Les sites de rencontres ne seraient-ils pas en train de changer la face de notre humanité ? (troisième et dernière partie)

De l’incompatibilité du couple issu de l’e rencontre…

Imaginez un monde dans lequel au lieu de choisir librement votre partenaire, il vous serait désigné par tirage au sort. A vous ensuite de découvrir si cela fonctionnerait ou pas. Difficile d’évaluer à priori les chances de compatibilité quand vous n’êtes pas à l’origine du choix. Mais gageons que vos chances seraient quand même assez faibles… D’autant qu’il se peut même que vous rejetiez le candidat uniquement parce qu’il a été choisi par quelqu’un d’autre. Bourrique va !

Et pourtant, c’est un peu ce qu’il se passait autrefois. Remontons  aux  pratiques matrimoniales d’antan, des mariages forcés aux mariages arrangés qui avaient cours avant guerre dans certaines familles (et aujourd’hui encore dans certains pays pour des gamines qui n’ont parfois même pas 12 ans).  Ces couples là devaient fonctionner une fois sur dix. Combien de chance en effet que  deux individus se plaisent physiquement ou intellectuellement quand d’autres les ont accouplés  pour de toutes autres raisons que la possibilité que des liens affectifs se nouent entre eux (pour des raisons de propriétés familiales, d’ascension sociale, de reproduction jugée plus sûre… ) ?

Certains et certaines devaient bien s’accommoder de cette situation. D’autres la subissaient comme une violence sans autre choix que de se taire et d’attendre la fin… de l’autre… Quand on y réfléchit, cela fait froid dans le dos… et dans le reste du corps… Néanmoins, on comprend bien que la mentalité de l’époque – ou de certaines cultures – permettait d’atténuer une partie de cette violence ou de cette contrainte. On ne considérait pas autrefois que le bonheur individuel était le principal objectif de chacun et dans certains pays d’aujourd’hui,  par le fait du traditionalisme, de l’intégrisme religieux  ou bien pire encore par la dégradation des conditions de vie, on estime que cette préoccupation doit passer après  les autres.

Quel contraste avec ce que nous  proposent nos chers sites de rencontre,  où l’on nous fait miroiter qu’on est libre de choisir qui on veut ! Qu’il y  aurait un choix suffisamment étendu garantissant que l’on  trouve notre bonheur et que ce choix serait toujours abondant et renouvelé (vous commencez à  y voir comme moi la logique argumentaire de la société de consommation). D’autant qu’il n’est plus envisageable pour un grand nombre d’entre nous de subir un  mauvais choix ou de s’en contenter : le diktat du bonheur l’a fixé. Etre bien dans sa peau, c’est être bien dans son couple… quoique… La dégradation des conditions de vie de la société française explique la longévité de certains couples. Comment tout mettre à bas lorsqu’il y a une maison en jeu, des revenus plus ou moins fixes à peine suffisant pour payer les impôts et les factures et que certaines femmes doivent renoncer à leur emploi pour élever leur enfant dans les trois premières années pour des raisons économiques et pratiques. Rappelons que les populations les plus paupérisées de notre pays sont actuellement les femmes isolées et mère de famille.

Mais revenons à l’injonction théorique de départ : à priori personne n’envisagerait de poursuivre une relation entamée sur ce genre de site s’il n’y trouve pas son compte tout de suite. Car la donne est là.  On ramène l’objet « Autrui » au magasin pour en prendre un autre parce que c’est le principe. C’est ce que l’on vous vend sur ces sites. L’idée étant que si cela ne marche pas, il reste un vivier. Et vous voilà pécheur au bord d’une rivière, la canne tendue au dessus des flots  à remonter des poissons de toutes tailles et toutes couleurs et à vous dire que pour votre repas, il vous faudrait le mieux… le mieux… mais c’est quoi le mieux ? Le plus nutritif ? Le plus sauvage ? Le plus original ? Le plus doux ?

Et c’est là en partie que git l’échec de la e-rencontre : c’est que cette sorte de rencontre est un mélange d’archaïsme et de consumérisme.

Archaïsme parce que vous ne choisissez pas les candidats qui se connectent sur la plateforme et qu’ils vous sont imposés. Et sans doute que le hasard ne va pas vous être favorable. Les candidats ne sont pas sélectionnés, ils s’inscrivent. Or cela limite aussi leur nombre et leur diversité tant vantée par les sites car pour qu’ils s’inscrivent sur le même site que vous, il va falloir qu’ils soient sensibles à l’image du site, qu’ils aient les moyens de s’abonner au site, que l’ergonomie du site leur plaise etc…. Cela se trouve, étant donné votre caractère ou votre métier ou bien encore vos hobbies, il se pourrait que  le candidat idéal ne vous croise jamais sur le site que vous avez choisi. Oui parce qu’en plus il y en a plusieurs, ce qui ne simplifie pas les choses…   Personne n’est  à l’abri d’un problème d’aiguillage ! En définitif, on vous propose un nombre limité de candidats qui pourraient autant vous correspondre à vous qu’à votre grande tante de 67 ans qui vient de perdre son mari ou qu’à votre neveu qui vient de souffler ses 18 bougies… Or il est clair que vous n’avez pas les mêmes besoins !! Et c’est en ciblant votre recherche à votre tranche d’âge et à votre localité (eh non, vous ne pouvez guère vous permettre de rencontrer une fille de Lyon quand vous habitez à Nantes), que vous vous rendez compte de la maigreur et de la monotonie des résultats. Autrement dit, il va vous falloir un sacré bol ou un  karma en béton pour arriver à trouver the candidat. En conclusion, est-ce que ça ne vous rappelle pas le mariage arrangé avec le gars du village ?  Parce que le vivier a l’air aussi pauvre…

Mélange d’archaïsme … et de consumérisme… Car on vous encourage à essayer plusieurs tenues.  Comment ?  C’est très simple : le principe d’une application est de faire gagner de l’argent à celui qu’il l’a crée. Alors ces inventeurs retors (qu’ils aillent mourir en enfer ou bien pire, qu’ils s’inscrivent sur leur propre site) ont  associé à leur plateforme un système de messages automatiques notifiant à celui qui s’est enferré au site tous les passages  de candidat (e)  sur son profil, l’invitant à aller discuter avec plusieurs d’entre eux (elles), vous donnant même à lire des textes écrits par des mentors assermentés pour séduire votre proie…  car plus vous allez sur leur site, plus ils gagnent de l’argent….oh misère…  Alors vous, face à la gondole qui vous propose le troisième  à 50 %, vous  prenez le produit, vous le regardez, vous le reposez, parfois vous le reprenez à nouveau, vous le réessayez et avec la même candeur vous le reposez. Et à la fin de tout ce manège, vous finissez les mains vides et vous vous dites, que suis-je en train de faire ! Ce sont des êtres humains !!

Pourtant tout cela concorde bien avec une vision idéalisée de la  liberté individuelle que diffusent ces sites. Liberté de partir comme de s’engager, de  ne plus subir de situations peu confortable comme d’attendre de voir comment évoluent les choses.

Comprenez moi, je ne suis ni amère ni accusatrice : point du tout !  Je ne suis ni dans le jugement ni dans la dénonciation  non plus en vous racontant tout cela. Je tente au contraire une description clinique. J’ai expérimenté toutes les situations, j’ai été dans toutes les positions (je ne parle pas de Kama sutra, ce n’est pas encore le bon paragraphe… c’est un peu plus loin, patience..). J’ai été dans cette attitude consommatrice et j’ai été prise pour un objet de consommation. Et  cet ensemble d’expériences m’amène à m’interroger : est-ce le principe de plateforme numérique qui rend l’avenir de ces rencontres incertains  (ce fameux non choix et cette proposition de consommation)? Est-ce notre comportement qui par un mauvais usage de l’outil numérique rend impossible l’atteinte du bonheur tel qu’il paraît pourtant programmé ?

Les deux mon général ! Ou plutôt les « deux en symbiose » : car lorsque nous utilisons cet outil, nous sommes majoritairement formatés à en user d’une certaine manière. L’application de rencontre est le produit de l’imagination d’un être humain qui, comme vous et moi, est immergé dans un monde capitaliste où on nous a inculqués que nous étions de libres consommateurs et que c’était notre force et intérêt principal ! Libre consommateur qui en définitif va raquer un maximum (si ce n’est pas de l’argent, ce seront ces fameuses data (données personnelles) qu’il va distribuer gratuitement), qui perdra sa dignité à se vendre honteusement comme un produit de supermarché (adopte un mec) et qui obtiendra si peu qu’il deviendra amer vis-à-vis de toute relation humaine et se vengera à la première occasion de ce sentiment d’humiliation qu’il ressent à être traité de la sorte ! La note est salée !!

Mais revenons à nos moutons, ceux qui se sont inscrits sur les sites et qui se sont rencontrés en vrai. Ah je ne les ai pas oubliés ceux là depuis la dernière fois et vous ? Ils se sont appréhendés, reniflés comme deux animaux, ils ont échangé quelques verres, quelques bribes de données supplémentaires, ont ouverts ensemble quelques cartons. Ils ont l’impression de maîtriser un peu mieux le sujet mais on ne leur a pas dit :  ils viennent de débarquer en Terra Incognita. Une terre sauvage minée de partout, avec des fosses où on pourrait perdre des Mariannes, des jungles où ne trouverait plus de Bornéo (ni de Bruno), des déserts secs ou glacés où on crève faute d’oasis (et je ne parle pas de cette boisson dix fois trop sucrée qu’on vend à prix d’or)…  Alors pour les aider, je voudrais leur souffler qu’il y a des pièges.  Oui il y en a un certain nombre crées à la fois par le mode de rencontre et par l’évolution de nos rapport humains et on pourrait peut-être les éviter… je dis bien peut-être (il n’y pas de SAV ici, sacré dieu). En voici la liste : les sms, les attentes, les défauts, les ex, le sexe, l’emploi du temps, l’emménagement.

Et maintenant débrouillez vous et bonne chance !!

Non,  non, je rigole !! Prenons les un par un et décryptons-les. Si vous gagnez du temps grâce à moi, il se peut que je finisse par vous plaire et que vous ayez envie de lire mes autres chroniques (on peut toujours rêver non  ! )

  • Les sms :

Raison pour laquelle ce piège est induit par le site de rencontre : vous vous êtes précisément rencontré de cette manière… alors les sms font partie de votre histoire. Ce sont les archives de votre rencontre, les moments clés de votre union, des bijoux scintillants que vous avez regardé plein d’espoir et de joie (vous savez qu’un sms peut générer de la dopamine, presque autant que le sport). Mais regardez-les bien ces sms désormais : ce sont vos pires ennemis !!  Ils peuvent mettre à bas une relation en moins de deux. Trop peu nombreux, vous les prendrez pour les  témoins d’un désintérêt, d’une désaffection, trop nombreux d’une envie de régenter et d’avoir la main mise sur la relation. Gérer le bon équilibre devient impossible. Car chacun va  donner une portée différente au sms: pour certain, il n’est plus utile puisque la vraie rencontre a eu lieu / pour d’autres, c’est le doudou qu’on ne veut plus lâcher, il fait du bien, il rassure quand l’autre n’est pas là. Il fait justement la jonction entre les moments de présence et d’absence. Ah diable, comment se repérer ?  Et quand on ne peut plus se revoir et qu’il est mal écrit, à la va vite, avec des mots mal choisis, envoyé à un moment peu opportun. Il va ruiner cette intimité construite dans le réel. Le virtuel plus fort que l’instant vécu (surtout si les instants vécus sont peu nombreux) peut tout déconstruire comme on jetterait négligemment un coup de pied dans une construction en kapla. Alors je propose la solution suivante. Bannissez-le ! Mieux, écrasez vos portables conjointement d’un commun accord et donnez vous des rdv à heures fixes dans des lieux bien réels pour vous parler !!

 

  • Les attentes : on pourrait penser que tout formuler par avance est un atout dans une relation. C’est d’ailleurs ce à quoi vous incitent les plateformes de rencontre : à clarifier vos attentes. C’est aussi une des questions les plus récurrentes qui puisse se poser entre candidat : que recherches tu ici ? (vous pouvez répondre mes clés, ça fait toujours marrer et ça vous laisse trente secondes de plus pour réfléchir à cette question infernale). Surtout ne fixez rien !

Vous devez enregistrer une bonne fois pour toute que vous êtes changeant, en mutation permanente et que les événements qui traversent vos vies, la rencontre même que vous venez de faire vont transformer votre point de vue sur la question. Vous pouvez avoir mis : « en recherche d’une relation sérieuse, désespérément en quête du prince charmant, cherche paire de mocassin fiable ou bien souhaite une moitié fusionnelle température 280 °C » au moment où vous vous êtes rencontrés, il se peut qu’elle ou il ne vous inspire plus que l’envie de danser tout l’été avant de retrouver votre indépendance et votre cabane au Canada dès que les feuilles rougissent. Alors évitez d’être précis. Lancez des phrases du style : « je me laisse porter au gré de la vie », « j’aime vivre l’instant présent » ( élue meilleure phrase de l’année 2016 par  la gente masculine) ou « je n’aime pas décider à l’avance et je veux rester à l’écoute de moi-même ». Ça fait un peu égocentrique mais franchement vous serez dix fois plus à l’aise dans vos baskets quand elle/il vous invitera à un dîner en tête à tête au Crayères et qu’il faudra décommander le dessert spécial saint Valentin.

  • Les défauts : ô jamais, ô grand jamais ne donner la liste de ses défauts ou bien de ses qualités. Ce que vous invite également certains site à dévoiler en substance (enfin plus souvent les qualités que les défauts, c’est quand même plus vendeur) car l’appréciation d’un caractère est très subjective, encore plus celle de son propre caractère. Ce que vous appelez « belle occupation de l’espace » elle ou il le traduira en « puissamment bordélique ». Ce que vous nommez avec une grande naïveté  « ouvert d’esprit », elle/il l’entendra comme un synonyme de « consommateur de cannabis » ou « capable d’apprécier ma mère ». Vous l’avez compris, mieux vaut laisser planer le mystère. Le mystère, c’est  la séduction et il sera bien assez tôt pour qu’elle ou il découvre qu’au lieu d’être rigoureux vous êtes plutôt maniaque, qu’au lieu d’être honnête vous êtes carrément un arrangeur de vérité patenté et qu’à titre de champion de l’humour ben c’est plutôt les grosses têtes, votre créneau !
  • L’ex : la règle est simple. Il/ elle a commencé à parler de son ex au premier sms ou à la premier vraie rencontre. Fuyez !! Même si c’est en terme négatif, parler d’un ancien amour à celui qui pourrait être le prochain, c’est comme signifier au nouveau qu’il va devoir partager la place avec un absent dont il ne sait rien et qui risque de débarquer à n’importe quel moment de la conversation : entre deux baisers, le matin au réveil, le soir avant le film de 20h30  voire sous la douche etc….
  • Le sexe !! alors c’est là que le Kama Sutra revient. Bon soyons clair. Le Kama Sutra, on s’y exerce le premier mois, parfois un peu plus longtemps surtout si ça tombe sur les vacances mais après faut le reconnaître, c’est épuisant. Et puis il y a la vie, le quotidien. Et à un moment donné, on n’est pas que des animaux, on a envie de faire autre chose à deux. Si, c’est moi qui le dis ! Et je le revendique même. Autant j’estime le sexe comme l’un des plaisirs ultimes de la vie, autant je sais que l’on peut se perdre dans la pratique comme dans un labyrinthe (et pas pour y croiser le minotaure). La performance peut cacher un certain nombre de non-dit entre deux personnes et créer un mythe de toute puissance des égos qui peut gâcher la mise en place d’une relation sincère. Alors comme toutes les drogues, à consommer généreusement mais sans excès !!
  • L’emploi du temps…il est clair que nous avons tous des emplois du temps de ministres. Surtout lorsqu’on a dépassé la trentaine. Pour éviter le cataclysme de « on ne se voit plus parce qu’on est débordés » une seule solution : construire un casemate indestructible. Plutôt que de passer une demi heure à caler un rdv impossible, fixez une tranche horaire qui sera toujours la vôtre, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il y ait des élections de Macron ou des concours de pétanque ! Cela évite de se perdre totalement de vue !
  • L’emménagement (on pourrait y rajouter la rencontre avec les enfants de l’autre, pour ceux qui en sont à leur deuxième ou troisième vie). Comment vous dire ?… c’est le dernier rempart avant l’immersion complète. Partager l’intimité de l’autre, la maison de l’autre, les enfants de l’autre, c’est difficile, il ne faut pas se le cacher. C’est un peu comme dans un film d’horreur, il y a des moments où on préférerait retourner chez maman plutôt que de visionner la suite. Alors allez y à pas d’escargot (et n’oubliez pas que les escargots n’ont qu’un pied). Préservez-votre jardin intérieur.  Parce que si la tempête se déclenche un mois plus tard, dix mois plus tard, deux ans plus tard, c’est l’ensemble du bateau qui trinque et pas que vous, le matelot principal.

 

Voilà… j’ai déminé le terrain.

Mais la vérité, c’est que vous faites ce que vous voulez ! Vous êtes un animal avec une conscience, il paraît même que vous avez un certain libre arbitre. Alors profitez en et surtout déconnectez vous !! Paradoxalement, c’est le meilleur atout de la e-rencontre !!!

 

 

Chroniques in(sens)ées #5

Les sites de rencontres ne seraient-ils pas en train de changer la face de notre humanité ? (Deuxième partie)

Et après la connexion, il y a la vie !

J’ai voulu me lancer dans une description des e-rencontres et de leur rendu dans le réel, un peu comme on se jette dans la mer parce que le bateau sur lequel on se trouve est en train de sombrer. Au milieu des vagues, des algues et des coraux (oh Bashung, tu me manques), je me demande si j’ai bien fait. Néanmoins puisque je suis un animal têtu, plus proche de la biquette névrosée que du cheval de tête, je m’obstine à poursuivre cette enquête aussi futile qu’inutile mais qui a le mérite de me faire nager en pleine mer en pensant à autre chose qu’au ciel vide d’horizon.

Rappelez-vous, ou bien faite semblant, dans l’épisode précédent (à consulter ici), j’essayais d’analyser en quoi les sites de rencontre avait modifié notre façon de nous rencontrer en créant un lieu virtuel où les rencontres sont plus nombreuses et diverses qu’auparavant, amenant celui qui est en quête d’une âme sœur à sélectionner l’autre comme on choisirait un bon produit dans un supermarché (et dieu sait, si c’est compliqué aujourd’hui avec l’étiquetage) alors que le plus sage serait de poser son smartphone et de descendre dans la rue… et peut-être de se rendre à un rond-point… ?

A ce propos m’est venue une idée extraordinaire pendant mes vacances, un éclair de génie ! Une plateforme qui pourrait se substituer à ce système de rencontres qui n’arrive pas, lui, à pallier nos manques. J’avais souligné dans cette précédente chronique que le hiatus principal portait sur le fait que le site de rencontre ne NOUS connaît pas. Les algorithmes informatiques ont beau être puissants, Big Brother a beau zyeuter nos clics comme on examine les bulletins de votes dans les vraies démocraties, rien n’y fait. Ce ne sont que des surfaces de nous, des pellicules que nous laissons sur le net, qui dépendent de notre degré d’ennui, de disponibilité d’esprit, de notre humeur… Rien de bien réel.

Or qui nous connaît réellement, si ce ne sont nos amis, nos parents, voire même nos enfants. Ayant découvert récemment le principe des projets participatifs, je me suis dit : pourquoi ne ferait-on pas la même chose pour l’amour ? Imaginez que vous soyez célibataire et en recherche d’une âme compatible : cette plateforme demanderait aux gens qui vous entourent de vous suggérer des candidats possibles à votre bonheur. Et chacun, au lieu de contribuer par l’argent à votre objectif d’être heureux, poserait la candidature d’un célibataire de son entourage (cela dit, il me reste pas mal de choses à mettre au point… par exemple, je me pose encore la question de la nécessité de prévenir ou non le célibataire proposé en question). En contrepartie, les personnes qui participeraient et contribueraient à l’amélioration de la vie de de leur ami seraient invitées au mariage ou bien à un repas de remerciement… voire on leur offrirait une bonne bouteille. Je vois même mieux, des gens pourraient se proposer eux même…

Non, ne faites pas cette mine déconfite qui vous va si peu. Vous vous dites que j’ai perdu la tête, que ce serait descendre bien bas dans le comportement humain, que cela rendrait notre condition bien pathétique à nous les célibatants (et moins combatifs)… Eh bien, je ne sais pas. Oui je n’arrive pas vraiment à décider si cette idée est une monstruosité ou une blague sympathique qui ne ferait de mal à personne. Ce serait comme un grand élan d’amour commun pour repêcher ceux qui n’ont rien…

En tout cas, elle est « cadeau », cette idée, je vous l’offre. Si vous faites fortune avec (il faut toujours tout envisager), pensez à m’envoyer un carton de vin, rouge de préférence.

Reprenons plus sérieusement le fil de cette chronique qui s’est égarée dangereusement vers la création d’une application qui nous bouffera un peu plus la vie sans la rendre meilleure et analysons la suite !

Dans la rencontre, le plus dur n’est pas forcément cette fameuse recherche-sélection, qui malheureusement n’a rien de naturel ou de spontané mais peut cependant amener un brassage de population plutôt inattendu et parfois fécond (n’y voyez là aucune invitation à la reproduction, nous sommes bien trop nombreux sur cette planète).

Non, le vrai problème reste le passage du virtuel au réel. Car la situation initiée par le virtuel va devoir s’imbriquer dans ce qui existe vraiment. Or le point de départ a dicté les conditions suivantes : nous nous sommes rencontrés sur un site de rencontre, nous devons donc nous rencontrer en vrai ! C’est bien pour cela que les sites de rencontre sont faits, non ?! Le principe semble évident. Mais ce qu’il présuppose de contraintes l’est beaucoup moins. Ce qui m’amène à distinguer deux cas de figure (eh oui, tout marche par deux en ce monde) :

  • Premier cas de figure : l’individu s’est connecté sur un site de rencontre, il a discuté avec un partenaire éventuel et ça y est, vient le moment attendu où l’un des deux dit : « et si on se voyait en vrai ! »

Eh bien pour l’Autre (ou bien pour vous), c’est là que déjà, le bas blesse. Sachez que certains n’ont pas envie du réel. On les comprend. Qu’est-ce qu’un message sur une plateforme de rencontre… si ce n’est… une présence, aussi rassurante que celle d’un chien ou d’un chat mais beaucoup moins chère à entretenir. Car un sms au réveil et au coucher pourrait suffire à notre bonheur. Connaissez-vous la fonction du « sms doudou » ? C’est ce fameux sms qui au matin ou au soir (un peu comme un Tranxène au fond) vous rassure d’être encore vivant quand seul le lino ou la tapisserie vous résonne. C’est dire s’il peut être utile ! Je me demande même si un service complètement virtualisé à cet effet, ne serait pas une bonne chose (mais les Japonais ont dû déjà y songer après le Tamagotchi). Il fonctionnerait à merveille, je vous le prédis comme Madame Irma. Car l’être humain a cela de surprenant qu’il est capable de se tromper lui-même sur ses réelles intentions. Il s’autopersuade qu’il doit rencontrer quelqu’un. Regardez, il emploie même dans le vocabulaire le mot de « devoir », de besoin ou de nécessité. Il entreprend donc de rencontrer une personne comme on partirait à la guerre, en n’étant pas sûr de son engagement mais par patriotisme. Il défend sa propre nation, menacée par l’invasion du vide, la violence du célibat, les évictions de la pression sociale sur la nécessité de vivre à deux.

Le Graal décroché au détour d’un switch sur la droite, les premiers échanges se transforment alors en sms quotidiens. C’est là au milieu de cette plaine de guerre, alors qu’il observe au lointain les autres couples se battre et se défaire parfois, que le candidat au bonheur conjugal se demande si, finalement, cet envoi quotidien de sms ne serait pas plus gratifiant ou satisfaisant qu’une rencontre réelle. Imaginez vous la Rencontre en ce qu’elle a d’inconfortable : le déplacement (l’essence, toujours l’essence, le nerf de la guerre), les horaires à respecter (encore un lieu où il faut éviter d’être en retard), le prix d’une consommation, l’âpreté d’une conversation avec un(e) inconnu(e) et peut-être à l’issue, beaucoup de déceptions, de contraintes, de négociations… voire un refus net, catégorique… un séisme…

Alors qu’avec un peu de flatterie et quelques mots doux diffusés quotidiennement, une relation par sms peut s’avérer être le must de l’économie et de la rentabilité des affects. Ces messages peuvent en effet donner l’illusion que cette « rencontre » se passe bien… sans qu’elle n’ait lieu !

Et le plus incroyable est là : c’est que les mots doux arriveront même sans rencontre, sans approche physique. Derrière les écrans, les consciences se relâchent. On se plonge dans les mots et les mots sont traîtres comme des pierres glissantes, on patine d’une situation d’approche à une situation de proximité. On passe de « bonne nuit » à « bises », de « bises » à « bisous » sans s’en rendre compte. Et on dégouline, on se confie, on dicte par le menu son quotidien à l’autre comme on le ferait à un proche parent : « je me fais un café », « je prends ma douche », « je range mes papiers ». Des détails, me direz-vous ? Mis les uns à côtés des autres, ils simulent une vie de couple, une vie à deux sans couple plus exactement. Un Tamagotchi de relation à deux, sans les affres de la confrontation au réel. On pourrait même imaginer simuler les fâcheries du quotidien (« hier tu as oublié de me souhaiter bonne nuit ») pour rendre cette relation plus authentique, les petites vexations (« pourquoi tu ne me réponds plus ») et les réconciliations doucereuses « tu es toujours là ? ».

Mais cette rencontre-là, qui ne verra jamais le jour, finira par s’éteindre elle aussi. Car il faut l’entretenir. Et l’entretien demande des efforts et une certaine cohérence de l’esprit qui se rend bien compte que tout cela ne mène pas à grand chose. Et celui qui avait opté pour ce type de relation, du fait d’une certaine volonté de s’économiser, finit par se retrouver enchaîné à une série d’obligations dont il ne veut pas (textoter, cela phagocyte le quotidien, il faut bien le reconnaître) et qui ne le comble pas complètement.

Cette relation agonisera tout doucement …ou bien pourrait se ranimer au détour d’un sexto.

Ah le sexto …. Un sexto est, comme vous le savez déjà, un sms qui contient des avances ou des allusions sexuelles explicites. Il vise à créer chez le partenaire une excitation préalable à la rencontre. On peut parler de « sexto porno » lorsque, sans aucune gradation ni aucun préavis, le partenaire envoie une photographie de ses parties génitales sans aucune autre forme de politesse. Cela se produit, et en dehors de l’effet météorite que peut avoir ce type de message, surtout si vous le recevez à un moment inattendu (au boulot ou en plein repas familial), il faut s’interroger sur sa signification réelle. Là se pose la question du rapport au sexe de chacun. Ces photos finalement ne seraient-elles pas plus autocontemplatives qu’érotisantes ou pornographiques ? Car de réaction à ce type de sexto, il ne peut pas y en avoir tant que ça. Soit on congratule (magnifique nature), soit on insulte (ah les fameuses proportions du corps), soit on ignore (et on efface dans la foulée), soit on envoie une prise de vue correspondante et on imagine la cascade qui s’en suit.

Mais les sextos restent eux aussi limités en portée, comme le porno sur Internet est répétitif. Ils font dans le meilleur des cas grimper la température corporelle, dans le pire ils écœurent. Mais dans toutes les situations, ils laissent l’autre face à une frustration que seul l’onanisme ou l’érémitisme peut combler. Vous l’avez compris, celui qui vous envoie ce sexto, s’excite seul. Rien ne lui sert d’avoir vraiment une réaction, le sexto cible et limite la zone qu’il veut mettre en contact avec vous (il ne va pas vous montrer son joli sourire ni le dernier livre qu’il a acheté, vous l’avez compris). Le reste ne l’intéresse pas. Et il ne vous livrera rien d’autre de lui-même. A-t-il véritablement besoin de vous ? Cette relation là reste autocentrée, autoréflexive et au final, au détour d’un reflet ou d’une lumière douce glissant sur l’écran du portable, vous vous rendrez compte que vous êtes bien seul face à vous même en apercevant votre propre reflet !

Et pourtant….Soyons honnête : pour certains, cette solitude agrémentée de quelques éclairs et simulacre de sexe et de vie de couple est préférable au rien ou bien à la vie en couple elle-même…

Nous sommes dans un monde où le virtuel pourrait être plus recommandable et plus facile à vivre que le réel….alors pourquoi ne pas en explorer toutes les étranges aspérités et possibilités ?

Chacun est libre de se donner ou non, c’est la dernière liberté qui nous reste vraiment quand tant de choses nous asservissent.

Et puis évidemment il y a ceux qui tentent le coup…

Deuxième cas de figure : les deux partenaires sont d’accord pour sortir de la zone virtuelle. Il va donc falloir se préparer psychologiquement et physiquement à la rencontre. Excusez-moi de faire une remarque sexiste, là tout de suite, mais je ne peux pas m’en empêcher. Cela prendra à peu près cinq minutes chez l’homme, quelques heures chez la femme.

J’exagère bien évidemment, les caractères sont très variables d’un individu à l’autre mais reconnaissez avec moi que ce différentiel existe. Peut-être avons-nous été plus formatées, nous les femmes vis-à-vis des hommes à faire de cette rencontre un moment spécial alors que les hommes n’y voit pas encore le début de quoi que ce soit, ce en quoi ils sont bien plus pragmatiques que nous.

Trop tard pour un régime ! Vous vous vilipendez déjà pour ces photos prises en été et très avantageuses que vous avez envoyées qui risquent de creuser un fossé énorme entre l’image que vous avez voulu susciter chez l’autre et la réalité. Trop tard pour modifier ce qui a été fait mais cela ne résoud pas le problème de comment se présenter à l’autre ? Trop en faire ou avoir l’air naturel, décontracté ou sophistiqué ?

Vous relisez vingt fois les sms échangés et vous n’y voyez aucune direction précise. A part les quelques fantasmes que vous avez projetés sur l’autre, vous vous rendez compte soudainement que la rencontre peut-être tout et son contraire. Le drame est là, il s’agit bien de se rencontrer pour la première fois. C’est une deuxième « première rencontre ». Il y a eu la rencontre virtuelle qui a ouvert une brèche en l’Autre. Vous avez quelques éléments disséminés ça et là entre les sms et les photos échangés, mais c’est tellement peu que cela pourrait correspondre à un grand nombre de personnes. Et le calcul est si complexe pour essayer de percer à jour qui est l’autre que cela provoque déjà chez vous des sueurs froides. Avez-vous besoin de vous placer dans cet état de stress ? N’étiez vous pas plus tranquille avant ? Qu’attend l’autre ? Qu’espérez-vous vous-même ? Ce stress grossit comme une tempête en haute mer. Plus rien ne lui fait barrage. Et il va jouer un rôle dans cette rencontre. Certains vont y placer beaucoup plus qu’il n’y faudrait, d’autres beaucoup moins, c’est humain. Et on comprends que cette mise en présence stressante conduise plus souvent à l’échec que d’autres types de mise en relation comme le coup de foudre ou bien l’amour se construisant au fil des jours au travail ou aux abords d’un voisinage, un amour qui ne se dévoile pas mais se construit derrière le décor. On y va d’un cœur léger, on ne s’embrouille pas, on ne calcule pas. Tout l’inverse d’une e-rencontre.

Car oui, hélas, dans cette e-rencontre, on avance accablé de cette bosse, de cette coquille pleine de mauvaises expériences d’autres rencontres, de cette sensation de redite, d’espérance et de projections montées de toutes pièces qui se casseront la figure au premier mot.

Et l’autre vous apparaît. Il est plus petit, il est moins brillant, cette voix, ce n’est pas celle que vous aviez imaginée. Ces gestes sont étranges. Parce que c’est un étranger, disons le clairement. Et vous l’observez comme vous le feriez d’un animal exotique au profil surprenant. Il vous rappelle quelque chose mais c’est plutôt un cousin éloigné de celui avec lequel vous avez discuté.

Il va falloir vous acclimater, respirer, habituer vos yeux à ces changements. Il ne se passe rien ou si peu. Le réel reprend ses droits, le virtuel s’efface, emportant avec lui le peu de complicité que vous aviez bâtie. Ici tout est à construire, c’est un terrain vague. Mais la situation aidant, et peut-être le fait qu’après tout vous êtes là pour quelques minutes (rajoutons y un peu d’alcool), vous vous forcez à faire quelques efforts. Vous souriez, vous tentez une à deux blagues, vous vous racontez plus ou moins bien. Et mine de rien, vous analysez sur son visage le rendu de tout ce que vous pingponguez sur l’autre. A pure perte, rien ne se passera ici tout de suite. Il faudra attendre beaucoup de rencontres encore.

Et pourtant il peut se passer beaucoup de choses après ce premier contact. Le pire comme le meilleur, le plus inattendu comme le plus commun. Vous allez peut-être passer un bon moment, peut-être même cela va aboutir à une relation plus intime juste après ce premier échange. Car après tout, vous étiez là tous les deux pour échanger… vous rencontrer. Comme deux droites non parallèles sont faites pour ses croiser, deux boules sur un billard s’entrechoquer. Vous avez même avancé vos positions, baissé le pont levis pour cela. Mais rien n’est fait, tout est à construire.

Vous commencez à comprendre. Ce n’est pas parce que vous avez déclaré tous les deux que vous souhaitiez vous rencontrer, que cette rencontre a bien eu lieu … que la réussite est au bout, que l’extase de la relation va se pointer, que l’amour débarque avec son cortège de cœur qui bat, de soupirs, de yeux qui chavirent et de doigts qui tremblent sur la peau de l’autre.

Non rien n’est fait… Vous avez posé le pied sur la Lune, vous vous en félicitez. Mais vivre sur la Lune est une autre expérience. Vous vous retrouvez dans la vraie vie… et ses nids de poules casse-gueules.

Avec ses défauts, les vôtres, ses aspirations, vos rêves, ses bagages, vos casseroles et toute la cuisine que cela suppose, vous avez l’impression d’avoir déménagé. Vous ne savez pas par quel carton commencer. Lequel ouvrir et déballer devant l’autre. Ne pas le faire fuir, ne pas vous effrayer de ce que vous découvrez chez lui et misère, ne pas comparer les vieilles brocantes qui traînent chez l’un et l’autre. Et plus l’âge est avancé, plus les espaces sont encombrés.

La e-rencontre n’a rien solutionné, ni avancé. Elle vous a propulsé directement sur l’astre le plus proche en vous disant « bonne chance ». C’est le Kohlanta de la relation à deux, c’est le Lost de l’approche de l’autre… que va-t-il rester à l’issue de la corrida ?

Le long silence sur lequel s’est appesantie la question est éloquent… Parfois, il y a un « est-ce qu’on se revoit » au bout du couloir… Parfois c’est Shining !

Cette rencontre là, c’est un pari… un pari sur vous-même et sur l’Autre… Alors êtes-vous joueur (joueuse) ?